Loi sur le patrimoine culturel – Mémoires présentés par l’AESHEP

L’Association des étudiantes et étudiants en sciences historiques et études patrimoniales de l’Université Laval (AESHEP) a fait part du point de vue de ses membres quant à la révision de la Loi sur les biens culturels à travers deux mémoires : le premier, dans le cadre des consultations publiques du Ministère de la Culture, des Communications et de la Condition Féminine, en 2008; le deuxième, dans le cadre de la consultation générale et des auditions publiques sur le projet de Loi 82 – Loi sur le patrimoine culturel de la Commission de la Culture et de l’Éducation, en 2011.

Nous vous invitons à les consulter :

Mémoire AESHEP 2008

Mémoire AESHEP 2011

Publicités

Compte rendu du Rassemblement des patrimoines de demain

Le 27 février dernier, à la Chapelle du Musée de l’Amérique française, se tenait le Rassemblement des patrimoines de demain, réalisé par la table patrimoine-histoire du Conseil de la culture des régions de Québec et de Chaudière-Appalaches. Voici donc, pour ceux et celles qui n’ont pas pu être là, un résumé de la journée et des principales idées/interrogations qui en sont ressorties.

Suite à l’ouverture du Rassemblement et les mots de bienvenue de M. Marc Gourdeau, président du Conseil de la culture, et de M. Michel Côté, directeur général du Musée de la civilisation, c’est M. Jean Provencher qui a pris la parole avec sa conférence d’ouverture « Et demain, ici, quels patrimoines? ». Souhaitant une journée imaginative ouverte vers demain, il a souligné l’importance de la Loi sur le patrimoine culturel et de l’Agenda 21 dans la concrétisation d’un patrimoine qui « assure et rassure ». Le patrimoine, nous disait-il, est une assise et une assurance pour se projeter dans l’avenir, d’où l’importance d’être fidèles à d’où nous venons et à d’où nous sommes. Il a terminé en se demandant « À quoi tenir d’abord? Comment nourrir la connaissance de ces patrimoines? Comment les rendre attrayants? », quelques questions dont il espérait obtenir les réponses grâce à ce Rassemblement.

Puis, il y a eu la présentation de trois projets patrimoniaux fort intéressants et innovateurs.

Le premier, du photographe Tristan Fortin Le Breton, s’intitulait Projet Territoires. Par des photos en noir et blanc, ce photographe se proposait d’explorer les territoires urbains et les paysages, mais plus particulièrement les limites de la ville, de la prospérité, bref, les lieux en marge d’autres lieux. Comme son projet a duré une dizaine d’années, il affirmait avoir été témoin de la transformation du territoire étudié, soit la région du sud de Montréal, entre Brossard et Boucherville. Il s’est attardé particulièrement au nouveau concept commercial qu’est le Quartier Dix30 (malheureusement, nous disait-il, il a été expulsé du terrain faute d’autorisation nécessaire pour photographier). Il s’est également intéressé aux développements domiciliaires, au Power Center et aux zones mortes. Il a remarqué que les développements domiciliaires entraînaient, afin « d’inventer » de nouveaux quartiers, une éradication de l’histoire présente sur le territoire concerné. Quant aux Power Center, ces grosses boîtes sans design, elles ne sont le plus souvent qu’accessibles en voiture et finissent parfois par être vidées et abandonnées. En ce qui concerne les zones mortes, elles demandent surtout à se faire redonner un sens. Ce projet l’a donc mené à s’interroger : Ne faut-il pas réfléchir à la façon dont on se développe? N’aurions-nous pas visiblement besoin d’une politique du paysage structurante?

Le deuxième projet, Projet Chantier-école des métiers traditionnels du bâtiment, a été présenté par Magali Lavigne de la Fondation Saint-Roch. Elle mettait l’accent sur le fait que, certes, le patrimoine bâti doit être debout, mais il doit aussi être vivant et signifiant. Or, il est de plus en plus difficile de trouver des artisans ayant le savoir-faire nécessaire pour restaurer les bâtiments patrimoniaux, et une fois trouvés, le problème de leur légalité sur les chantiers de construction reste entier. Donc, Mme Lavigne nous a expliqué que la Fondation Saint-Roch veut remettre au goût du jour la philosophie du compagnonnage. Elle veut enseigner ses savoir-faire et savoir-être, mais aussi offrir des chantiers aux artisans afin qu’ils puissent apprendre en temps réel et de façon concrète. L’artisan devra ensuite produire une oeuvre et sera jugé par ses pairs. Il y a donc ici une volonté de protection du patrimoine immatériel afin de conserver le patrimoine matériel.

Finalement, le troisième projet était le Projet sur la multifonctionnalité du patrimoine agricole. Pour Mario Duchesne, urbaniste et directeur général de l’Association de mise en valeur des bovins de race canadienne, une des solutions aux problèmes de la décroissance et la « dédynamisation » de la production agricole dans le Terroir de Charlevoix (les terres sont petites et isolées), serait la mise en valeur de la race bovine canadienne, une race de vaches laitières plus rare que les « traditionnelles » vaches noires et blanches. Venue de France, cette race a été importée au Canada dès 1608, a été à la base du développement de la colonie et, malgré son adaptation au Québec, est une relique vivante de la race d’origine. Donc, il expliquait que, en 2007, deux troupeaux de vaches canadiennes ont été constitués, lesquels ont permis la production d’un fromage particulier, lancé lors du 400e anniversaire de la ville de Québec. L’Association de mise en valeur des bovins de race canadienne s’est donc fixée quatre objectifs : 1) Gérer, développer et valoriser collectivement une population de bovins de race Canadienne; 2) Restaurer et valoriser l’intégrité du patrimoine génétique, des caractéristiques, des qualités et des aptitudes d’origine de la race bovine Canadienne afin de répondre aux besoins particuliers de la production d’un lait fromager de terroir; 3) Établir et maintenir un véritable partenariat efficace et fonctionnel, où transformateurs et producteurs de la filière bénéficient de façon équitable de l’ensemble des retombées; 4) Coordonner l’ensemble des activités qui sont nécessaires à l’implantation et au développement de la filière lait de Canadienne de Charlevoix, mais aussi engager un processus de certification.[1]

Suite à ces présentations, il y a eu une activité de réseautage d’une durée d’environ 45 minutes. Chaque membre d’une table devait se présenter et parler de ses projets et/ou de ceux de son institution. Puis, il y a eu une rotation de table. Plusieurs ont comparé cela à du « speed dating »!

Ensuite, au retour de la pause, ce fut au tour de Mme Karine Laviolette, de la Direction du patrimoine du Ministère de la Culture, des Communications et de la Condition féminine du Québec, de faire le point sur la nouvelle Loi sur le patrimoine culturel et le plan d’action ministériel. Nous vous conseillons fortement d’aller lire cette loi,[2] laquelle entrera en vigueur le 19 octobre 2012, puisque plusieurs changements sont à noter. Vous trouverez ces informations sur les sites « Vue d’ensemble de la Loi » à l’adresse http://www.mcccf.gouv.qc.ca/index.php?id=4477 et « Foire aux questions » à l’adresse http://www.mcccf.gouv.qc.ca/index.php?id=4767.  Là-dessus, nous nous permettons de mettre l’accent sur quelques éléments mentionnés par Mme Laviolette. Par exemple, le Conseil du patrimoine culturel du Québec, qui remplace la Commission des biens culturels, devra être composé de membres issus de plusieurs domaines du patrimoine culturel et provenant de plusieurs régions du Québec. De plus, le patrimoine immatériel, selon le Ministère, est compris comme quelque chose de vivant, dynamique, qui évolue et se transforme, qui est reconnu par sa communauté et qui a un potentiel de transmission. Il n’est donc pas composé de témoignages passés ou de pratiques révolues. Aussi, la Loi ne prévoit pas de dispositions pour la commémoration autre que celle des premiers ministres du Québec décédés et de leurs lieux de sépulture. Également, à propos de la reconnaissance par la communauté, le Ministère entend par là que les élus, les organismes et les citoyens soient concernés, sollicités et en accord. Enfin, les municipalités et les communautés autochtones pourront maintenant se doter, en plus d’un Comité consultatif d’urbanisme, d’un Conseil local du patrimoine.

Après cette conférence, un dîner a été servi sur place. Vers 13h, la deuxième partie du Rassemblement a débuté. Il s’agissait de deux formations suivies d’ateliers de discussion.

La première formation, intitulée Définition, caractérisation et gestion des paysages patrimoniaux : enjeux relatifs au nouveau statut de paysage culturel patrimonial, était donnée par Mme Julie Ruiz, professeur au département de géographie à l’UQTR. Elle a d’abord cherché à nous éclairer sur la nouvelle notion de paysage culturel patrimonial, mais surtout sur ce qu’entend le Ministère par intérêt historique, identitaire ou emblématique d’un paysage. Elle expliquait que l’intérêt emblématique impliquait une valorisation collective explicite de longue date, mais aussi le fait que le paysage devait être emblématique, atypique, unique, bref un repère territorial qui frappe l’imaginaire. L’intérêt identitaire, lui, vient de l’image qu’une collectivité se fait d’elle-même. Les paysages concernés ont certes suscité une valorisation collective explicite, mais sont moins spectaculaires. Enfin, l’intérêt historique d’un paysage est présent lorsque sa morphologie est rare ou représentative, lorsqu’il « conserve » une période passée et informe sur celle-ci, et lorsqu’il a a un intérêt scientifique. Mme Ruiz a ensuite mentionné que, pour poser un diagnostic paysager, c’est-à-dire pour caractériser et évaluer un paysage, des outils d’analyse et d’actions sont nécessaires. L’analyse doit se faire selon deux composantes : le territoire (aspect physique, évolution dans le temps) et la valorisation (les valeurs socioculturelles attribuées au territoire par la population). Pour y arriver, il est possible d’utiliser des données géomorphologiques, des photos aériennes, des cartes topographiques, mais aussi des entrevues (avec la population et les visiteurs), des oeuvres d’artistes locaux et des documents touristiques (ex : cartes postales). Évidemment, cette nouvelle notion de paysage culturel patrimonial entraîne des enjeux quant à l’aménagement et à la gestion. D’abord, elle disait que le paysage est une entité dynamique, donc impossible à figer, mais qui devra malgré tout être maintenu pour être transmis. Ensuite, elle affirmait qu’une gamme d’interventions variées sera nécessaire pour être efficace (ex : faire plus que des mesures coercitives et réglementaires). Enfin, comme le paysage est le résultat des décisions et des actions d’un ensemble d’acteurs publics et privés, il sera essentiel d’avoir l’adhésion de ceux-ci, de même que des ressources élevées. Elle a conclu sa formation en disant que ce nouveau statut serait véritablement un « label de qualité » qui aura pour avantages de retenir la population sur le territoire en question (en développement un sentiment de fierté et d’attachement), d’attirer de nouvelles populations et des touristes, et d’être une source de développement économique.

La deuxième formation, Nouvelles notions du patrimoine immatériel au Québec et l’impact de la Loi sur le patrimoine culturel sur son développement, était donnée par Antoine Gauthier, directeur général du Conseil québécois du patrimoine vivant. Pour sa part, il a surtout soulevé des interrogations par rapport à cette notion. Par exemple, il s’interrogeait sur le terme « patrimoine immatériel » qui, utilisé en opposition au terme « patrimoine matériel », reste malgré tout tangible puisque ses acteurs sont des êtres humains. Il a aussi soulevé le problème de la transmission, difficile depuis que celle de père en fils n’est plus le mode privilégié. Puis, il a fait un court historique du Conseil québécois du patrimoine vivant et de ses actions principales,[3] pour ensuite expliqué en quoi consistait le patrimoine immatériel (ex : arts traditionnels, artisanat, savoirs traditionnels). Finalement, il a évoqué quelques problèmes à venir, dont le fait qu’aucune clause de la Loi n’explique ou ne précise ce qui se passe suite à une désignation ministérielle. Il rappelait aussi qu’il sera nécessaire pour le Ministère d’établir les objectifs des inventaires à constituer (ex : repérage, promotion, outil pour les acteurs culturels, fonds d’archives). M. Gauthier a terminé sa formation en affirmant qu’une reconnaissance réelle des éléments déjà établis comme faisant partie du patrimoine est capitale, entre autres par l’octroi de plus de subventions et par la présence de ces éléments dans le système d’éducation québécois et dans les médias publics.

Puis, après une courte pause, ce fut le temps des ateliers de discussion. Chaque table devait réfléchir sur 1) la façon de profiter de la nouvelle dynamique au sein du milieu culturel et patrimonial et 2) sur les manières possibles de toucher la fibre patrimoniale des nouvelles générations. Les principales idées qui en sont ressorties sont les suivantes :

–       les municipalités se retrouvent avec beaucoup de responsabilités, mais elles n’ont pas nécessairement les ressources humaines et financières pour y arriver, de même que les connaissances nécessaires pour appliquer la Loi

–       il sera important d’appuyer l’expertise des métiers traditionnels

–       les médias sociaux pourraient être une solution quant à la diffusion

–       le domaine patrimonial est éclaté au niveau régional : il faut une plus grande synergie entre les membres, afin qu’ils parlent d’une même voix, et il faut plus de lieux de rassemblement et de concertation (ex : par des colloques ou en utilisant le même principe que le Salon du livre)

–       une plus grande sensibilisation des élus, des citoyens et des enseignants est nécessaire, par l’intermédiaire, par exemple, de formations

–       l’histoire est un domaine à dépoussiérer; le patrimoine, à « démarginaliser ». Il faut réactualiser le discours pour le public et, par le fait même, redresser l’image négative projetée par les médias

–       l’importance des nouvelles technologies ne peut être niée : elles pourraient être une solution pour atteindre les jeunes (ex : par l’interactivité)

–       l’importance de la transmission orale doit être rappelée : il serait donc envisageable de miser sur l’intergénérationnel

Le Rassemblement des patrimoines de demain a été clos par M. Provencher et M. Jean-Pierre Chénard, président de la table patrimoine-histoire du Conseil de la culture. En fait, il s’est véritablement terminé avec le « verre de l’amitié », c’est-à-dire par des discussions informelles autour d’une bière. Avouez que vous auriez aimé être là!

Isabelle Hardy, Vice-présidente du RDEP


[1] Association de mise en valeur des bovins de race canadienne dans Charlevoix, « LE PROJET – L’Association à la base du projet », Association de mise en valeur des bovins de race canadienne dans Charlevoix, 2009, http://www.vachecanadienne.com/association_a_la_base_du_projet.aspx, consulté le 29 févier 2012.

[2] Aller à l’adresse http://www.mcccf.gouv.qc.ca/index.php?id=4538 pour y trouver le document PDF.

[3] Je vous conseille d’ailleurs vivement d’aller consulter son site Internet http://patrimoinevivant.qc.ca/. Allez voir la liste de ses membres et les formations qu’il donne.